De la fibre au bâtiment
Semestre 7 – Centre de formation
A quel point notre perception d’une « bonne » architecture est-elle culturelle ? Bien que d’apparence utopique, ce projet cherche élargir le champ de l’imaginable en s’inspirant de systèmes constructifs vernaculaires.
Exercice : concevoir un projet démonstrateur des capacités d’un matériau. Ici, les fibres végétales de miscanthus. Le programme consiste en un centre de formation sur la construction en matériaux biosourcés.
Site : la parcelle de projet est accolée à la gare de Bagnères-de-Luchon. Elle s’étire en longueur dans le creux de vallée et est dessinée par des limites cadastrales et administratives.
Les mudhifs comme inspiration
En Irak, dans les marécages du delta du Tigre et de l’Euphrate, le peuple Maadan transforme et utilise abondamment la seule ressource disponible : les roseaux. Ils sont utilisés pour créer des îles artificielles, des embarcations et surtout leurs constructions. Les plus grandes servent comme lieu de culte et de réunion et sont appelées mudhifs.
C’est ce système constructif millénaire, consistant à associer des fibres dans leur longueur, qui m’a inspiré pour cet exercice : concevoir le projet d’un seul matériau, démonstrateur de toutes ses capacités. La première étape a été de comprendre ces principes constructifs et de chercher des pistes de transformation et d’adaptation au milieu pyrénéen (sans avoir de parcelle de projet précise).
Ce que permet le système constructif
Le principe d’assemblage est assez simple. On fabrique deux faisceaux de fibres que l’on vient relier entre eux pour créer un arc. Cet arc ne travaille pas en compression comme un arc maçonné, mais en traction, comme un arceau de tente par exemple. Il faut donc plutôt imaginer des encastrements et des tirants que des fondations et des contreforts pour reprendre les charges. Ensuite, en combinant ces arcs, on obtient des volumes en forme de voûtes. Mais, étant donné qu’il est difficile de les ouvrir dans leur longueur, les volumes forment rapidement des tunnels pauvres en lumière lorsqu’on les combine. Une option a donc été de créer des croisées de voûtes ; deux voûtes comme dans les églises, ou trois voûtes pour obtenir un volume hexagonal plus organique.
S'adapter au milieu pyrénéen
En transposant le système constructif irakien aux Pyrénées, il est apparu nécessaire de créer une épaisseur isolante. La solution évidente a été de créer une couverture en chaume, utilisant elle aussi des tiges de roseau. Toutefois, le roseau étant peu abondant dans les Pyrénées, il est aussi intéressant de questionner la ressource elle-même. Historiquement, les chaumières pyrénéennes étaient faites en tiges de seigle, mais cette plante céréalière n’est presque plus cultivée et pose de multiples problèmes. J’ai alors choisi de construire en tiges de miscanthus, une plante pouvant pousser sur des sols pauvres, dont la culture est pluriannuelle et qui possède des usages variés (chauffage, isolant…).
S'implanter dans le site
La parcelle de projet est accolée à la gare de Bagnères-de-Luchon. Sa forme est longitudinale et a des dimensions conséquentes. Elle est presque entièrement artificialisée et est délimitée par des limites administratives strictes (barrières, talus, routes…). Enfin, elle propose des vues spectaculaires, non pas dans son axe mais dans ses diagonales.
Le système constructif précédemment développé permet d’avoir des volumes disséminés grâce à l’isolation et à la légèreté des fibres, de créer des vues dans les diagonales grâce aux triples croisées de voûtes et de rompre avec l’orthogonalité de la parcelle grâce aux formes organiques.
En associant cela avec quelques contraintes — un accueil/espace d’exposition, les ateliers à l’entrée pour exposer l’usage du centre de formation, les espaces communs au cœur, et les chambres en retrait —, on obtient le plan ci-dessus, qui se déploie sur une trame hexagonale. Cette trame se prolonge sur le parking et fracture ainsi la grande étendue de bitume qui amenait à la parcelle.
Un matériau vivant
En plus d’utiliser le miscanthus pour la couverture et pour la structure, j’ai choisi de l’utiliser au cœur du projet paysager. Au-delà de l’aspect pédagogique qui raconte l’histoire du matériau, il permet d’accentuer l’effet éparpillé des différents bâtiments et de rompre avec les limites administratives pour passer à des limites paysagères plus floues. Dans cette logique, les tiges de plusieurs mètres permettent de se couper du paysage proche (routes et maisons) pour mettre en avant la vallée et les vues sur les montagnes.
Élargir le champ des possibles
Les réactions face à ce projet se ressemblent souvent. On imagine que ce n’est pas faisable ou habitable, que ce n’est pas solide, ou encore que les bâtiments prendront feu facilement. Pourtant, il faut se dire que des gens habitent depuis des millénaires dans de telles constructions (en Irak, en Inde, au Pérou…), et qu’elles sont même parfois des lieux de prestige. Aux yeux de ces peuples, ce sont peut-être nous qui construisons de manière étrange. Et même en France, des gens ont habité et vivent encore dans des maisons aux toits de chaume. Alors peut-être que notre vision de la bonne architecture est essentiellement culturelle. Ce projet fut l’occasion de questionner nos habitudes et d’élargir le champ de ce qui est imaginable dans l’espoir, un jour, d’élargir le champ de ce qui est réalisable.